L’École de design Nantes Atlantique

26/04/2010

Diplômé en 2007, Clément Gault a fait le choix de s’investir dans la recherche en effectuant une thèse. Actuellement doctorant à l’IRRCyN (Institut de Recherche en Communications et Cybernétique de Nantes - unité mixte de recherche du Centre National de la Recherche Scientifique) et financé par Orange Labs dans le cadre du CIFRE (Convention Industrielle de Formation par la Recherche), il explore les activités collectives réunissant chercheur et designer...

 

1 - Clément, qu’est-ce qui a motivé votre choix de poursuivre vos études en doctorat ?

Arrivé en dernière année de design hypermédia (aujourd’hui design d’interactivité), j’étais un peu las de travailler sur les écrans. J’ai donc choisi de m’intéresser aux robots car ces objets m’ont toujours un peu fasciné. Ce thème m’a ouvert les portes de la recherche puisque j’ai eu la chance de travailler avec Frédéric Kaplan, un chercheur en intelligence artificielle qui m’a, par la suite, accueilli dans son laboratoire pour mon stage de fin d’études. C’est véritablement ici, en immersion, que j’ai pu saisir ce qu’était la recherche au quotidien. J’ai alors compris que ce qui importait dans ce domaine ce n’était pas tant la finalité d’un projet que les connaissances générées et les nouvelles perspectives entrevues.

Avec le recul, je m’aperçois aujourd’hui que mon parcours a suivi une certaine logique. J’ai toujours préféré jouer avec les problématiques que m’atteler à la réalisation elle-même. Je n’ai jamais été un grand technicien ni un virtuose de la souris, et en réalité, je m’épanouissais davantage dans la partie réflexive du design. C’est ce que je fais à temps plein aujourd’hui.

Pepi - robot pédagogique développé par C. Gault dans le cadre de son projet de fin d’études (2007)

2 - Vous savez que les designers doctorants sont rares en France et que ceux-ci doivent se faire accueillir dans des laboratoires de recherche de champs disciplinaires « amis ». Dans ce contexte, en quoi votre approche de designer peut-elle contribuer, de manière singulière, à une production théorique de savoir ?

Les laboratoires font souvent appel aux designers pour leur créativité. À titre personnel, je suis moyennement convaincu par cette démarche puisque cela sous-entend que de nombreux chercheurs, ingénieurs ou managers ne seraient pas créatifs. À ma connaissance, rien ne le prouve, et je pense que tous ont bel et bien une créativité liée à leur domaine respectif. C’est davantage une question de culture.

En revanche, une des qualités pertinentes du designer dans la production de savoir c’est sa capacité de recontextualisation. Le designer peut rapidement et efficacement déplacer la portée théorique d’un domaine de recherche selon un éclairage nouveau et permettre ainsi de tester ou de chercher les limites d’une technologie, par exemple. Je pourrais citer le designer Jean-Patrick Péché, qui a travaillé sur des bottes adaptées au désamorçage des mines antipersonnel. Habituellement, celles-ci sont conçues pour résister au souffle d’une explosion. Il a proposé une forme qui ne permettait pas de résister au souffle mais de le dévier, comme le ferait la coque d’un navire. Ce fut un succès. Par la suite, le laboratoire avec lequel il travaillait a financé des études et publié des articles scientifiques consacrés à ce sujet.

3 - Comment s’articulent production de savoir au sens académique et dimension de création d’objets, services, scénarios…  spécifiques au design ?

Je ne peux pas témoigner réellement de mon expérience de thésard puisque mon travail de recherche a pris une tournure nouvelle depuis 1 an et demi. J’ai commencé ma thèse en informatique et je la poursuis en sciences humaines et sociales. De fait, la dimension créative propre au designer n’entre plus en ligne de compte car je n’ai pas à produire d’objets ni de scénarios pour ma thèse. En revanche, l’expérience que j’ai acquise à l’école et lors de mon stage dans un laboratoire de recherche se révèle très bénéfique dans ma poursuite d’études. Mes études doctorales portent sur les activités collectives réunissant chercheur et designer. Ce sujet d’étude qui nécessite un certain recul me contraint, pour le mieux, à sortir de ma condition de designer. Ici, la perspective du chercheur ne doit pas se confondre avec celle du designer car cela risquerait de parasiter son travail de recherche.

4 - Si la production de connaissances par la recherche suppose une capacité à remettre en cause le réel, à faire surgir de nouvelles questions, comment cela est-il mis en œuvre dans le dispositif CIFRE où le contrat de collaboration entre une entreprise et un laboratoire inscrit le sujet de thèse dans une perspective de développement économique ?

L’intérêt pour Orange Labs de recevoir un designer en contrat CIFRE est d’avoir un projet de recherche développé par un professionnel considéré comme créatif. Je fais ici référence aux thèses classiques en interaction homme-machine qui visent toujours à développer un prototype ou un démonstrateur. Depuis que j’ai changé de perspective, ma thèse ne rentre plus dans ce cadre. Cela ne signifie pas pour autant qu’un doctorant en sciences humaines et sociales ne représenterait aucun intérêt pour une entreprise de R&D. Par exemple, le sociologue Éloi Le Mouël a rédigé une thèse en CIFRE à la RATP et "malgré [s]a thèse" (dixit lui même), il a été embauché et mène maintenant des projets de développement. Il expliquait ainsi que l’approche du sociologue dans une entreprise où l’ingénierie jouit encore d’une place prépondérante a l’avantage de remettre les usagers au centre des projets. Grâce à sa présence, un maximum d’études sur le terrain sont menées en amont des projets de développement. L’impact du sociologue réside davantage dans la méthode de travail que dans la finalité du projet. C’est également ainsi que je conçois l’impact de mon activité de chercheur sur l’entreprise qui m’accueille. À terme, j’espère pouvoir contribuer à une meilleure intégration des designers industriels dans le monde de la recherche.

5 - Quels conseils donneriez-vous aux étudiants en design qui seraient de poursuivre leurs études ?

Lorsque j’ai débuté ma thèse, on m’a mis en garde contre un écueil récurrent : le manque de détachement par rapport au point de vue personnel. Un chercheur doit observer une certaine neutralité et ne jamais oublier que la production de savoir se base sur des faits et non sur des opinions. Ce conseil est très important, d’autant plus qu’on attend souvent du designer qu’il fasse preuve de singularité dans sa démarche et ses propositions. Cette posture n’a plus vraiment lieu d’être lorsqu’on s’investit dans la recherche. Cela n’implique pas nécessairement de ne pas être en décalage vis-à-vis de son domaine de recherche, bien au contraire.

En vérité, le meilleur conseil que je puisse donner à des étudiants c’est simplement d’apprendre à lire et écrire. Lire et écrire dans le cadre de la recherche demande un travail de synthèse et d’analyse différent de celui du designer. Comprendre l’idée principale d’un article de conférence et la réutiliser à bon escient pour alimenter sa propre réflexion tient d’un mode de pensée peu pratiqué par les designers. Dans le métier de designer, il s’agit plus souvent de séduire que de convaincre.

Propos recueillis par Jocelyne Le Boeuf,

Directrice des études.

A lire également :

Le projet de fin d’études PEPI de C. Gault (2007)

Doctorant designer : témoignage de Pierrick Thébault


Ailleurs sur le web :

Plus d’informations sur l’IRRCyN

Plus d’informations sur le dispositif CIFRE (Convention Industrielle de Formation par la Recherche)

Le blog de C. Gault, "design et recherche"